Et voici le 2e feuilleton de ces carnets de route. Pour écouter, cliquez ici

Au Chili, les tribus urbaines sont légion: les pelolais, des bandes des barrios altos – les quartiers chics de Santiago – caractérisés par leurs longs cheveux raidis grâce à des lisseurs. Il y a aussi les « pokémons »: des jeunes inspirés par la mode japonaise. Une tendance qui a vu le jour au Chili en 2003. Ces jeunes revendiquent haut et fort leur homosexualité, ou leur bisexualité, et un look quelque peu provocant. Eux-mêmes ne se disent pas « pokémons mais « alternatifs » et affirment n’appartenir à aucun groupe. C’est le cas de Morelia. Rencontre avec celle que l’on surnomme « la bruja » (la sorcière) et ses amis à l’identité trouble.

Invitée : Maria-Emilia Tijoux, sociologue à l’université du Chili, spécialisée dans les problèmes qui touchent les enfants et les jeunes en France et au Chili. Elle nous dit ce que c’est que d’être un jeune aujourd’hui au Chili.

Morelia et toute sa troupe, dans le parc Costanera à l'ouest de Santiago (quartier Providencia).

Katerin et Paulina (au premier-plan, en blanc et en rouge), une autre tribu urbaine de Santiago

Un Dromadaire sur l’épaule est au Chili, avec les reportages de Laurie Fachaux. Série diffusée dans « Un dromadaire sur l’épaule », une émission de la Radio Suisse Romande, du 7 au 11 février 2011. Disponible à l’écoute sur le site du Dromadaire sur l’épaule.

Le Chili: un pays coincé entre la Cordillère des Andes à l’est, l’Océan Pacifique à l’ouest, l’Antarctique au Sud, et le désert d’Atacama au nord. Une fine bande de terre de 4 300 kilomètres du nord au sud, et seulement 180 d’est en ouest.

Un pays longtemps isolé par ses frontières naturelles, généralement connu pour ses paysages sublimes – des pointes enneigées de la cordillère aux lagunes bleu azur en passant par la steppe blé doré en Patagonie – ou encore pour sa boisson nationale, le pisco sour.

On connaît aussi son récent passé politique et Augusto Pinochet. Général qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant dix-sept ans, également maître d’œuvre d’un régime qui a fait plus de 3 000 morts et « disparus », torturé 35 000 personnes et arrêté des dizaines de milliers d’opposants.

Santiago du Chili est la 5e ville la plus riche et la 3e en termes de qualité de vie en Amérique latine. Toutefois, les inégalités sont criantes. A l’est, vers la cordillère des Andes, on trouve les quartiers huppés, les barrios altos. Alto (haut) dans les deux sens du terme: ceux qui ont les moyens vivent en altitude et souffrent ainsi moins de la pollution de l’air. A l’ouest et au sud, les quartiers populaires. Une seule ville, deux mondes opaques et sept millions d’habitants.

C’est dans ce cadre que Laurie Fachaux, journaliste indépendante établie au Chili, a choisi de dresser le portrait de cinq femmes, cinq Santiaguinas, pour nous parler d’un Santiago du Chili moins connu.

Des cafés con piernas à un complexe hôtelier réservé à la bourgeoisie chilienne, en passant par un restaurant tenu par des réfugiés palestiniens, Laurie Fachaux nous montre différentes facettes de la capitale chilienne.

On commence avec ce premier feuilleton des carnets de reportages… Pour écouter, c’est ici.

L’une a 24 ans, l’autre 40. Elles travaillent toutes deux dans des cafés con pierna. Ces cafés avec jambes existent dans un seul pays au monde: le Chili. Ils ont vu le jour dans les années 90 après la fin de la dictature de Pinochet.

Dans ces lieux interlopes et érotisés, on y boit un café ou un jus de fruits tout en discutant avec une femme qui dévoile presque toutes ses formes, vêtue d’un soutien-gorge et d’un string. Cet univers est connu de tous, et tabou dans la société chilienne.

Invité : Rodrigo Gomez Rovira, photographe établi au Chili. Il nous raconte son reportage photographique dans un café con pierna et nous raconte son exil en France et les raisons de son retour au Chili en 1996, à l’âge adulte.

Et voici le reportage photographique de Paloma Palomino :

Au Chili, on doit parfois débourser de sa poche pour pouvoir… travailler ! Le monde à l’envers dites-vous ? Dans cette bande de terre qui se trouve au 9e rang des pays qui redistribuent le moins bien ses richesses*, cela semble tout à fait normal. Selon l’indice de Gini*, le Chili rivalise ainsi avec le Zimbabwe, l’Afrique du Sud ou encore la Zambie.

Tout le monde ne paie pas pour travailler, n’exagérons rien. Même dans un pays ultra-libéral, la déraison a ses limites. Il s’agit en fait ici de jeunes étudiants qui mettent les courses des clients dans les sacs plastiques des supermarchés LIDER (l’un des trois géants qui détient le monopole des supermarchés au Chili). Je suis donc allée me renseigner auprès d’une étudiante. Après m’avoir jeté un regard intrigant, elle m’a répondu que oui, elle payait 500 pesos (75 centimes d’euros) pour un turno, c’est-à-dire pour avoir le droit d’attendre trois heures plantée comme un piquet le client et ses victuailles.

Ajoutez à cela que ces étudiants doivent également s’acheter une chemise (5 000 pesos soit 7,50 euros) et un pull (10 000 pesos soit 15 euros). Après toutes ces dépenses, cette étudiante peut-elle espérer un salaire décent ? Non. Un salaire tout court ? Non plus. Elle devra se contenter des pièces que lui donnera le client, la fameuse propina (pourboire)… À raison de 100 à 200 pesos en moyenne par client, elle me dit que ces 500 pesos seront très vite remboursés… et que non, ça ne la dérange pas de payer pour travailler.

*l’indice de Gini évalue le niveau de redistribution des richesses, voici la liste des pays par égalité de revenus selon les dernières données de développement humain de l’ONU en 2005

Joyeux anniversaire Augusto !

10 décembre 2010

Augusto Pinochet, ancien commandant en chef de l’armée chilienne, est mort il y a quatre ans. Le 10 décembre c’est aussi la journée mondiale des droits de l’homme. Drôle de coïncidence.

10 décembre 2006 – 10 décembre 2010 : quatre ans que l’ « Excelentísimo Señor Capitán General » nous a donc quittés. Journée hautement symbolique au Chili, comme en témoigne la photo de ce journal –El Mercurio– prise ce matin.

Hommages en la mémoire du général Pinochet, pour le 4e anniversaire de sa mort. Publiés dans El Mercurio du 10 décembre 2010.

La page des faire-part de décès est constellée d’hommages en la mémoire d’Augusto Pinochet.

« Nous gardons pour vous une affection immense dans nos cœurs. » « En gratitude et reconnaissance pour la reconstruction de l’institutionnalité de notre pays », « Aujourd’hui notre pays reflète votre grandeur, merci Général », ou encore « en souvenir de votre courage qui a refondé notre pays ».

La liste est longue. D’ailleurs, son courage ? Plus de 3 000 morts et disparus pendant les dix-sept ans de son règne, 35 000 torturés et des dizaines de milliers d’opposants arrêtés. On peut bien rappeler ces quelques chiffres, c’est la journée mondiale des droits de l’homme.

Aujourd’hui d’ailleurs c’est aussi le troisième jour du procès de treize anciens tortionnaires de la dictature chilienne devant la Cour d’assises de Paris. El Mercurio du jour n’en parle pas. Il ne faudrait peut-être pas gâcher le 4e anniversaire de la mort d’Augusto. Je vois peut-être des coïncidences là où il n’y en a pas après tout.

Estamos mal… los 81.

8 décembre 2010

Il est 22 heures. Les journaux télévisés viennent de se terminer. Pendant une heure, quatre chaînes chiliennes sur cinq (la dernière, la Red, diffusant une telenovela à cette heure-là) n’ont parlé que d’une chose : l’incendie dans la prison de San Miguel à Santiago et ses 81 morts. Gros plans sur les visages des familles, les pleurs, les pertes de sang-froid. Des images qui appellent à la compassion, à la solidarité nationale : « Après le douloureux épisode des mineurs, et le séisme du 27 février, notre pays vit un nouveau moment dramatique ».

Le ministre de la Justice, Felipe Bulnes, sur le plateau de Megavision tentant de justifier pourquoi seuls quatre gendarmes sont en charge de la sécurité des 1 900 détenus de cette prison. Après le « estamos bien los 33 », voici le  « estamos mal los 81 » pendant une heure donc, ou presque.

Sur Chilevision, le journal se termine par la disparition de Cecilia, cette jeune fille d’Antofagasta, dont on est sans nouvelles depuis dix jours. Sur Megavision, un peu de football. Du côté de la chaîne publique TVN, le JT est exclusivement consacré au drame du jour.

Et pourtant aujourd’hui l’actualité chilienne c’est aussi l’ouverture du procès devant la Cour d’assises de Paris de treize officiers pendant la dictature de Pinochet, et la poursuite de la grève illimitée des fonctionnaires chiliens. Troisième jour de grève ce jeudi, et onzième pour les chauffeurs du métro de Santiago. De ça, pas un mot.

Saviez-vous que les escargots pouvaient aider à cicatriser une blessure ? Ou encore à atténuer les rides ? Au Chili, les escargots ne se trouvent pas dans les assiettes, mais dans des pots de crème. Dans les pharmacies, sur les étals des marchés… Pas les escargots mais plutôt leur bave.

La bave d’escargot possède des vertus hydratantes pour la peau – grâce à l’allantoïne, le collagène, l’élastine et l’acide glycolique. La première crème à base de bave d’escargot a été commercialisée en 1995 par l’entreprise Élicina, devenue aujourd’hui un empire commercial construit sur la coquille de ce gastéropode.

La bave est utilisée à des fins cosmétiques, mais aussi médicales. Elle aide à la cicatrisation des blessures et des greffes en cas de brûlure de la peau. La Coaniquem – la Corporation d’aide à l’enfant brûlé, fondation privée à but non lucratif – a réalisé une étude en 2004 sur trente-huit enfants. Cette étude montre que la crème à base de bave d’escargot favorise la dépigmentation des cicatrices liées à une brûlure, et améliore la texture des greffes de peau.

Pour que la bave d’escargot soit la plus pure possible, la pauvre bestiole est au régime sec, privée de salade et autres mets pendant cinq jours. Ensuite, cette bave est extraite selon différents procédés, ici (cf. photo) c’est avec un simple bâton en bois qu’on triture le  gastéropode pour prélever son liquide visqueux. Si au Chili la bave d’escargot fait recette, en République tchèque, c’est son foie qui ravit les papilles du consommateur. Pour en savoir plus : Les rois de l’escargot, un reportage réalisé par Pierre Morel diffusé sur France 5 le 5 décembre 2010.

Extraction de bave d'escargot au Sud du Chili.

Un film sur la dictature chilienne. « La quoi ? Ah… tu veux dire le régime militaire. » Cette dénomination de « dictature » pour qualifier le régime au Chili entre 1973 et 1990 ne fait en effet pas partie du socle commun des connaissances de la société chilienne.

Un film sur la dictature chilienne donc. Rien de bien innovant vous me direz. Mais au Chili, cela pourrait encore créer une onde de choc. Pourrait, car presque aucun média n’en parle.  La critique se montre peu élogieuse, douze salles de cinéma le diffusent à Santiago (contre dix-neuf  pour Harry Potter et les reliques de la mort). Post-Mortem*a été sélectionné pour le Lion d’Or à la 67e Mostra de Venise, et a remporté le prix du 4e Ficiant (festival de cinéma international d’Antofagasta, au Chili) en septembre.

La morgue, lieu central dans Post-Mortem

Pour l’anecdote, Pablo Larraín n’est autre que le fils de Magdalena Matte, l’actuelle ministre du Logement, membre de l’UDI -l’Union démocrate indépendante- le parti le plus à droite sur l’échiquier politique chilien. Avec Post-Mortem, le réalisateur se propose de réaliser une fiction post-coup d’Etat avec en filigrane, une histoire d’amour impossible pour cause d’idéologies incompatibles, des morts qui arrivent par dizaines à la morgue. Et des centaines de cadavres qui finissent par joncher le sol des hôpitaux militaires. Le climat est délétère et pesant, la violence va crescendo, et se révèle sur un plan final cauchemardesque.

Premier commentaire que me fait un ami (chilien) à la sortie du film :

« J’ai beaucoup aimé retrouver le quartier de Pedro Montt dans le film, je m’y suis longuement baladé.

– Et le film sinon sur le fond, il t’a plu ?

– Oui, mais je n’ai pas tout saisi, c’est peut-être parce qu’on a loupé les cinq premières minutes ».

Peut-être aussi parce que l’Histoire chilienne fait fi de dix-sept ans de dictature.

* en France, sortie en salles en février 2011.

Pikachu dans les Andes

13 novembre 2010

On l’appelle « la sorcière ». Elle est majeure depuis peu (18 ans, comme en France). Arrivée à Santiago il y a un an, elle appartient à l’une de ces nombreuses tribus urbaines au Chili. Elle ne se dit pas « pokemona », mais alternative.

Les Pokémons ont enjambé la Cordillère des Andes il y a sept ans. Il ne s’agit pas des peluches issues des mangas japonais, mais de jeunes Chiliens, âgés de 12 à 20 ans, inspirés par le style nippon : cheveux colorés (rose pour Morelia), tenues extravagantes, piercings, tatouages. Seule touche latine, la musique. Et c’est le reggaetón qui enflamme leurs soirées. Ce mélange de reggae et de hip-hop originaire de Porto Rico, a été récemment supplanté par la pop.

Morelia

 

Jans, 19 ans, ami de Morelia, se dit fan d’Evanescence, Laura Pausini, Kylie Minogue et de Lady Gaga, la chanteuse qui cartonne et a défendu en septembre dernier les militaires gays devant le Sénat américain. L’homosexualité ou la bisexualité, voilà le vecteur commun de ces « Pokémons alternatifs ».

Morelia et sa petite amie, Victoria, 16 ans

Morelia est lesbienne et en couple avec Victoria depuis six mois. Jans attend l’Amour. Dans une société ô combien catholique et conservatrice, les Pokémons font un peu désordre. Leurs rassemblements dans le parc San Borja, dans le centre-ville de Santiago, ont généré bien des plaintes de la part des voisins, ulcérés par ces comportements sexuels « déviants ». Et oui, il est mal-vu d’être un Pokémon au Chili.

D’autant que d’autres tribus urbaines peuvent se montrer, elles aussi, homophobes. Comme les flaite, des jeunes « caïds » chiliens. Jans redoute d’ailleurs de rentrer seul la nuit chez lui…

« Avec mes cheveux blonds platine, je suis directement catalogué gay. »

Jans

Certains l’aiment chaud

6 octobre 2010

Elle a 24 ans. De longs cheveux noirs de jais. Des yeux en amande noirs. Des dizaines de mains d’hommes touchent son corps chaque jour, du lundi au vendredi, de 15 heures à 21 heures. Ces mains-là touchent sa taille, ses cheveux,  effleurent son épaule. Ces hommes-là lui susurrent des mots doux à l’oreille, voire des propositions. Qu’elle refuse, systématiquement. Car elle n’est pas une prostituée. Katy travaille dans un café con pierna (littéralement café avec jambes) à Santiago, au Chili. L’un de ces cafés où l’on ne sert pas d’alcool, uniquement des cafés ou des jus de fruits frais.

Elle y travaille depuis six ans et demi. Parce qu’elle a toujours voulu ressembler aux strip-teaseuses des films américains. Celles qui dansent la nuit, dont les corps brillent de mille feux sous les spots des boîtes de nuit. Sauf qu’il faut oser. Se dévêtir, al tiro comme disent les Chiliens (tout de suite). Alors Katy a préféré  travailler dans un café con pierna : elle sert à boire aux clients en bikini. En réalité presque nue. Talons aiguilles, ou bottes pour elle ce jour-là, vêtue d’une cordelette qui cache la pointe de ses seins et une infime partie de ses fesses.

Ici, le client est roi. C’est en fonction de ses pourboires que Katy pourra terminer son mois. Alors il faut le bichonner, le client. Et lui expliquer « subtilement » que non, on n’est pas une prostituée et que non, on ne finira pas ensemble dans un motel une étoile. Subtilement. Sinon pas de pourboire. Et Katy peut gagner jusqu’à 60 euros de propina par jour, avec un salaire fixe de 150 euros par mois.

Le client peut donc tranquillement continuer à toucher les hanches de Katy, la serrer près de lui, lui replacer une mèche de cheveux derrière l’oreille. Et ensuite regagner son ministère ou son cabinet d’avocats. Tranquillement.

Les cafés con pierna font partie de ces choses que toute la société chilienne, si catholique et puritaine,  connaît, dont tout le monde parle, un sourire le coin des lèvres en affirmant « Moi ? Fréquenter ce genre d’endroit ? Jamais. ».

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